Les femmes : grandes oubliées des arbres généalogiques – Partie 1

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Lorsqu’on m’a demandé d’écrire sur le féminisme et la généalogie, je me suis d’abord demandé ce que je pourrais bien avoir à dire. Si j’ai développé une certaine expertise dans le domaine du féminisme, suite à mes études universitaires sur le sujet et à mon militantisme, je ne connaissais la généalogie que de loin. J’ai donc dû commencer par une phase de recherche, pendant laquelle Google et la bibliothèque de mon université, l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), furent mes meilleurs amis. J’ai essayé plusieurs combinaisons de mots clés avec « généalogie », en anglais et en français : « femmes », « féminisme », « patriarcat », « sexisme »… 

L'arrivée des Filles du Roi / Eleanor Fortescue Brickdale - avant 1927L’arrivée des Filles du Roi / Eleanor Fortescue Brickdale – avant 1927, Bibliothèque et Archives Canada

Le premier constat qui est ressorti de ces recherches a été le fait que les femmes, dans les recherches généalogiques comme dans bien d’autres domaines, étaient souvent laissées de côté, au Québec comme ailleurs. 

Sur la situation spécifiquement québécoise, plusieurs spécialistes se sont prononcé.e.s : Francine Cousteau Serdongs, de son vivant chargée de cours à l’UQÀM en travail social, diplômée et praticienne de la généalogie, affirme que très peu de généalogistes québécois.es peuvent répondre lorsqu’on leur demande le nom de leur pionnière utérine (celle qui se trouve à l’origine d’une lignée de femmes, qu’on remonte de fille en mère) (Cousteau Serdongs, 2008 : 131). Elle souligne également que les termes utilisés en recherche généalogique (comme une bonne partie des termes de la langue française d’ailleurs, où « le masculin l’emporte ») semblent mettre les femmes de côté : on parle ainsi de fratrie lorsqu’on fait référence à un ensemble de frères et de sœurs et on ne prend souvent pas la peine de mentionner que l’ascendance ou la descendance est patrilinéaire puisqu’on la considère ainsi par défaut (Cousteau Serdongs, 2008 : 133).

Mathieu Drouin, historien québécois, souligne d’ailleurs que la généalogie patrilinéaire est la « manière la plus connue – et généralement la plus aisée – de reconstruire son ancestralité » (Drouin, 2015) et que la généalogie mitochondriale ou matrilinéaire est plutôt « contre-instinctive ». René Jetté, historien, démographe et généalogiste, fait le même constat dans son Traité de généalogie en affirmant que la généalogie patrilinéaire est « la forme la plus ancienne et la plus pratiquée » (Jetté, 1991 : 110).

Finalement, Pierre-Yves Dionne, praticien de la généalogie et auteur du livre De mère en fille. Comment faire ressortir la lignée maternelle de votre arbre généalogique (2004), insiste sur le fait que les noms de famille des femmes québécoises leur viennent presque toujours d’un homme et utilise la généalogie pour développer les bases d’une transmission à de futures générations du nom d’un ancêtre commun aux filles de la famille : c’es Francine Cousteau Serdongs, Cousteau étant le nom de famille de sa pionnière utérine (Cousteau Serdongs, 2008 : 145).

Bien que le rôle des femmes dans l’Histoire soit de plus en plus mis en valeur (on parle de plus en plus par exemple du rôle des Filles du Roi, voir entre autres le livre d’Yves Landry sur le sujet (1992)) et bien que des efforts concrets soient faits pour faciliter les recherches généalogiques qui les concernent (je souligne à cet effet les efforts de l’Institut Généalogique Drouin qui inclut dans ses Grandes collections la « féminine », un répertoire alphabétique de mariages où les entrées sont faites au nom des femmes), j’avancerai dans cet article que notre travail en la matière n’est pas terminé, car la généalogie, comme le reste de notre société d’ailleurs, a été construite sur des fondements patriarcaux qui ne peuvent se déconstruire que sur le long terme. Je me pencherai donc dans cette première série d’articles sur la situation des femmes dans les recherches généalogiques au Québec. Dans ce premier texte, je m’attarderai à comprendre ce qui fait en sorte que les femmes sont moins présentes que les hommes dans les recherches généalogiques ; je démontrerai ensuite, dans les articles suivants, quelles en sont les conséquences et les possibles solutions.

Comme je l’ai mentionné, notre société, pratiques généalogiques comprises, est une société patriarcale. Comme le souligne Geneviève Pagé, professeure de science politique à l’UQÀM, « le patriarcat ne signifie pas que toutes les femmes sont soumises à tous les hommes, mais bien que le groupe des hommes, de manière générale, domine le groupe des femmes. Ainsi, ce n’est pas parce qu’une femme a eu beaucoup de pouvoir […] que nous ne vivons plus dans une société patriarcale » (Pagé, 2017 : 354). Malgré, donc, les avancées que les femmes et les féministes ont fait en histoire, en généalogie et dans le reste de la société, nous vivons toujours dans un système patriarcal. En généalogie, la marginalité des lignées matrilinéaires dont plusieurs experts.es ont fait état en témoigne. Dans l’ensemble de la société, l’iniquité salariale, la sous-représentation des femmes dans les lieux de pouvoir (comme les instances politiques) et leur sur-représentation dans les statistiques d’agression conjugale et sexuelle le démontrent bien (voir Pagé, 2017 : 353-354).

Le patriarcat a donc forgé, à travers l’histoire, un héritage sexiste que nous n’avons pas activement construit, mais avec lequel nous devons composer et qui explique en partie pourquoi les lignées de femmes sont souvent invisibilisées dans nos recherches. Les moyens de passation du nom de famille, peuvent en effet donner du fil à retordre aux chercheurs et chercheuses. Tout d’abord, le fait que les femmes changent de nom de famille à chaque génération alors que les hommes transmettent leur nom de famille à leur descendance rend les lignées matrilinéaires moins évidentes.

Ensuite, le mariage a parfois pu brouiller les cartes dans le cas des femmes : si dans les actes des registres paroissiaux catholiques, elles conservent leur nom de jeune fille pour tout ce qui les concerne directement (mariage(s), décès) ou ce qui concerne leur époux (remariage, décès) ou ses enfants (naissances, mariages, décès), ce n’est généralement pas le cas des registres protestants et des recensements historiques canadiens jusqu’au début du XXe siècle où les femmes étaient nommées par le patronyme de leur époux tant que celui-ci était vivant (Jetté, 1991 : 436).

Mariage catholique: l’épouse est nommée sous son nom de jeune fille dans l’acte. Source: Acte 345331, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com
Mariage protestant; l’épouse est nommée par le nom de famille de l’époux dans l’acte. Source: Acte 4778127, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Judy Russell, généalogiste et diplômée en droit états-unienne, traite de la situation dans son pays. Elle précise que d’autres facteurs peuvent intervenir dans la difficulté de retracer certaines femmes lors d’une recherche généalogique. Le fait qu’elles ne recevaient que rarement un héritage, qu’elles ne pouvaient pas faire de démarches judiciaires en leur nom, posséder une terre ou un compte en banque, a effacé leurs noms de bien des registres (Clyde, 2017a). Ces sources restent complémentaires : généralement, ce sont les registres de mariages, de décès et de naissances qu’on utilise pour faire une généalogie et heureusement, on considère généralement le travail du Québec en cette matière assez exhaustif (Jetté, 1991 : 432), mais il y a toujours quelques oublié.e.s : lorsque ce sont des femmes, elles sont malheureusement plus difficiles à retrouver.

Malgré que cet héritage patriarcal nous ait été légué et que ce ne soit pas nous qui l’ayons activement construit, je crois qu’il est de la responsabilité de chaque membre d’une société de travailler à la rendre plus égalitaire. Après tout, ces orientations qui nous ont été léguées et qui mettent de l’avant les lignées d’hommes, nous les reproduisons jour après jour et nous avons le pouvoir de les changer. C’est ainsi que Francine Cousteau Serdongs remet en question l’organisation de la généalogie en tant que science et pratique, de même que les individus, peu importe leur genre, qui font des recherches autour de leur histoire de famille (2008 : 132). Je m’attarderai ainsi dans mes deux prochains articles à détailler les conséquences de cette invisibilisation sur la vie des femmes et à explorer plus en profondeur les pistes de solution possibles.

Audrey Pepin

 

Bibliographie

Clyde, Linda. (2017a, 26 avril). Ever Wonder Why It’s So Hard to Trace Your Female Ancestry? Rootstech [Blog]. Récupéré de https://www.rootstech.org/blog/ever-wonder-why-its-so-hard-to-trace-your-female-ancestry

Cousteau Serdongs, Francine. (2008). Le Québec, paradis de la généalogie et « re-père » du patriarcat : où sont les féministes? De l’importance d’aborder la généalogie avec les outils de la réflexion féministe. Recherches féministes vol. 21, no. 1, p.131-147. https://doi.org/10.7202/018313ar

Dionne, Pierre-Yves. (2004). De mère en fille : comment faire ressortir la lignée maternelle de votre arbre généalogique. Sainte-Foy : Éditions MultiMondes ; Montréal : Éditions du Remue-Ménage, 79 p.

Drouin, Mathieu. (2015). Patrilinéaire, mitochondriale et agnatique : trois façons de faire votre généalogie! Histoire Canada. Récupéré de https://www.histoirecanada.ca/consulter/genealogie/patrilineaire,-mitochondriale-et-agnatique-trois-facons-de-faire-votre-genealogie!

Jetté, René. (1991). Traité de Généalogie. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, 716 p.

Landry, Yves. (1992). Orphelines en France, pionnières au Canada. Les Filles du roi au XVIIe siècle suivi d’un répertoire biographique des Filles du roi. Montréal : Éditions Bibliothèque Québécoise, 280 p.

Pagé, Geneviève. (2017). La démocratie et les femmes au Québec et au Canada dans La politique québécoise et canadienne, Gagnon et Sanschagrin (dir.), 2e édition. Québec : Presses de l’Université du Québec, p.353 à 374.

Reny, Paule et des Rivières, Marie-José. (2005). Compte-rendu de Pierre-Yves Dionne De mère en fille. Comment faire ressortir la lignée maternelle de votre arbre généalogique. Montréal, Les Éditions Multimondes et les éditions du remue-ménage, 2004, 79 p. Recherches féministes, vol. 18, no. 1, p.153-154. https://doi.org/10.7202/012550ar