La généalogie et le travail du care

Dans ma première série d’articles sur ce blog, « Les femmes : grandes oubliées des arbres généalogiques »1, je me suis intéressée au rapport que la généalogie entretient avec les femmes, en explorant les raisons et les conséquences de leur exclusion de la plupart des recherches. Pour cette nouvelle série, j’ai eu envie de renverser la perspective et de m’intéresser au rapport que les femmes, elles, entretiennent avec la généalogie. Quelles sont les motivations derrière leurs recherches? Qu’est-ce que leurs enquêtes leur permettent d’accomplir? Quelle place occupe la notion de genre dans leurs pratiques? La généalogie est-elle, pour les femmes qui s’y adonnent, source d’émancipation féministe?

Les pratiques généalogiques individuelles sont, très souvent, une affaire familiale. On fait de la généalogie pour retrouver ses ancêtres, pour partager nos découvertes avec nos proches et pour léguer aux générations futures une meilleure connaissance de leur passé. Il m’a donc semblé logique de commencer par voir si la généalogie pouvait s’inscrire dans le rôle traditionnellement attribué aux femmes dans la cellule familiale : le care.

« The Spring Clean », artiste inconnu. Source : Wikimedia Commons

Qu’est-ce que le care?

Le terme care a d’abord été popularisé par Carol Gilligan, qui parlait plus précisément d’éthique du care. Ses travaux mettaient en relief les bases particulières sur lesquelles repose le jugement moral et éthique des femmes, qui serait davantage contextuel et ancré dans le maintien des relations humaines et dans l’interdépendance des individus (voir Gilligan, 1982). Le concept de care a éventuellement dépassé les questions de philosophie et de psychologie auxquelles s’intéressait Gilligan. Les théories féministes font aujourd’hui très souvent référence au « travail du care ». On entend par là un ensemble de tâches concrètes (on pourrait aussi dire physiques, matérielles) ou moins visibles (relevant davantage de l’immatériel), qui visent à prendre soin des autres et du monde qui nous entoure. 
Ces tâches sont généralement (du moins dans nos sociétés patriarcales) attribuées aux femmes. Joan Tronto, une chercheuse qui s’est notamment intéressée au care, définit le concept ainsi : « une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie » (Tronto, 2009 [1993] : 143).

Le concept comprend ainsi le travail ménager (l’entretien du logis, la planification, la préparation des repas, l’achat de biens pour le ménage, l’éducation des enfants, etc (voir Robert, 2017 : 15)), mais aussi une manière de percevoir le monde et les autres et une façon d’être préoccupé par eux, d’avoir conscience de la responsabilité que nous avons à leur égard et de se soucier de leur bien-être (Garrau et Le Goff, 2010 : 5). On peut penser à l’écoute et l’empathie nécessaires pour s’adapter à ses proches et les aider, aux petites attentions qui permettent d’entretenir une relation, etc. 
Le travail du care s’inscrit aussi dans la fameuse division public-privé dont j’ai discuté dans mes précédents articles (et particulièrement ici). Pour empêcher les femmes d’accéder à la sphère publique, aux lieux de décision et de pouvoir, le système patriarcal les a historiquement reléguées à la sphère privée, notamment en les assignant au travail du care au sein de leur famille (Bereni et Revillard, 2009).

La recherche généalogique et la pratique du care

La généalogie peut, elle aussi, être une forme de travail du care. Dans le cadre de sa thèse de doctorat, « Family webs : the impact of women genealogy research on family communication » (Réseaux familiaux : l’impact des recherches généalogiques des femmes sur les communications familiales), Amy M. Smith (2008) a interviewé 22 femmes généalogistes pour comprendre comment leurs pratiques généalogiques s’inscrivaient dans leurs environnements familiaux ainsi que dans la société patriarcale dans laquelle nous vivons. Les résultats de ces entrevues la mènent à nommer le care comme étant une composante très importante des pratiques généalogiques des femmes. Elle explique notamment que la recherche généalogique joue un rôle clé dans la construction des identités individuelles des membres de la famille et dans l’identité de la famille comme un tout. La généalogie, parce qu’elle permet de mieux comprendre l’histoire de notre famille, peut aussi être d’une grande utilité pour la guérison des traumas intergénérationnels ou pour vivre plus sereinement certains deuils. S’occuper de la généalogie familiale peut ainsi être un moyen de prendre soin, à la fois des individus qui composent une famille et des liens qui les unissent.

Est-ce que cela signifie que la généalogie est une pratique opprimante, qui enferme les femmes? Pas du tout! Le travail du care n’est pas opprimant en soi : c’est plutôt sa dévalorisation, l’absence de reconnaissance pour celles qui le pratiquent, son instrumentalisation pour éloigner les femmes de la sphère publique et son inégale répartition entre les hommes et les femmes qui font l’objet de dénonciations par les féministes. 

« Mother and Child (The Goodnight Hug) », Mary Cassat. Source : Wikimedia Commons.

Care et émancipation

Le care est par ailleurs revendiqué comme pouvant s’inscrire dans une démarche d’émancipation féministe. Certaines théoriciennes considèrent le care comme fondamentalement subversif, car il « permet de montrer clairement l’importance de valoriser ce que les femmes valorisent, et non pas permettre aux femmes d’accéder à ce que les hommes valorisent » (Savard-Laroche, 2020 : 63). Certaines théoriciennes vont jusqu’à dire que « le care n’est ni plus ni moins qu’une réponse cohérente, à la fois réaliste et visionnaire, aux écueils des paradigmes dominants » (Bourgault et Perreault, 2015 : 14). L’idée de prendre soin de notre environnement et des autres, de ne pas stigmatiser la dépendance et la vulnérabilité mais de plutôt mettre de l’avant l’interdépendance entre les humain.e.s peut être une façon de contrer les idéologies capitalistes et coloniales qui détruisent l’environnement et valorisent l’autonomie, l’individualité et l’indépendance au détriment de la solidarité.

Une pratique généalogique ancrée dans le care pourrait ainsi, sous certaines circonstances, contribuer à la valorisation des éthiques du care et à une certaine émancipation féministe. Dans sa thèse, Amy M. Smith dénote d’ailleurs qu’en s’intéressant aux connexions entre les individus, mais aussi entre des familles entières, les généalogistes arrivent à voir l’interconnexion qui existe entre tous les êtres humains (Smith, 2008 : 107). Entre cette interconnexion et l’interdépendance mise de l’avant par les éthiques du care, il n’y a qu’un pas!

Il faut aussi se rappeler que le care n’est qu’un aspect des pratiques généalogiques des femmes. Il existe bien sûr autant de rapports à la généalogie qu’il existe de femmes qui la pratiquent, et ceux-ci peuvent par ailleurs se révéler très émancipateurs sous une multitude d’autres angles : ce sera d’ailleurs le sujet de la deuxième partie de cette série d’articles.

Audrey Pepin


1 Vous pouvez lire en cliquant sur les liens la partie 1,la  partie 2 et la partie 3

Bibliographie :

Bereni, Laure et Revillard Anne. (2009). « La dichotomie “Public-Privé’’ à l’épreuve des critiques féministes: de la théorie à l’action publique ». Dans Genre et action publique : la frontière public-privé en questions, Muller, P. et Sénac-Slawinski, R (dir.). Paris : L’Harmattan. p. 27-55.

Bourgault, Sophie et Perreault, Julie. (2015). « Introduction. Le féminisme du care, d’hier à aujourd’hui ». Dans L’éthique du care. Montréal : Remue-Ménage. p.9-25.

Garrau, Marie et Le Goff, Alice. (2010). Care, justice et dépendance. Introduction aux théories du care. Paris : Presses Universitaires de France. 160 p.

Robert, Camille. (2017). Toutes les femmes sont d’abord ménagères. Montréal : Éditions Somme Toute. 180 p.

Savard-Laroche, Sophie (2020). Travail et justice du care. (Mémoire de maîtrise). Université Laval.

Smiths, Amy M. (2008). Family Webs: The Impact of Women’s Genealogy, Research on Family Communication. (Thèse de doctorat). Graduate College of Bowling Green State University.

Tronto, Joan C. (2009 [1993]). Un monde vulnérable, pour une politique du care. Paris : La Découverte, 240 pages.

Les prêtres, autorité morale de la Nouvelle-France

Les registres paroissiaux du Québec sont une ressource inestimable pour les généalogistes et les historiens s’intéressant au passé des habitants de la province. Il est important de souligner que cette fenêtre sur notre histoire nous est offerte par un groupe restreint d’individus : les prêtres de la province.

Le Père Marquette

Lors de la rédaction d’un acte paroissial, le prêtre se devait de respecter un format prédéterminé, dictant une formulation qui ne déviait généralement pas d’acte en acte. Les habitués de la généalogie connaissent bien ce format; date de rédaction, date de l’évènement, nom du ou des sujets, nom des parents, le tout encadré par des formules telles que « par nous prêtre soussigné de la paroisse » ou « lesquels ont déclaré ne pas savoir signer ».

Mais ces consignes n’empêchaient pas certains prêtres d’ajouter un peu de couleur à leurs actes, comme vous le constaterez dans cet article.


Tous les documents utilisés dans cet article proviennent du LAFRANCE, un des 15 outils disponibles aux abonnés de Généalogie Québec.


Nous débutons notre visite du passé en 1734 avec le curé René Portneuf de la paroisse Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans, célébrant ici le baptême de Marie Renée Marguerite Charlan.

Le prêtre était bien plus que l’officiant des cérémonies religieuses de sa paroisse; il en était aussi l’autorité morale! Admirons ici le zèle du père Portneuf :

« Je me suis nommé parrain après avoir répudié Simon Campagna à cause de son ignorance […] sur la religion ainsi qu’il apparu à tous ceux qui étaient présents lorsque je l’ai interrogé sur le Petit Catéchisme. »

Source: Acte 143891, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Il est intéressant de noter que Simon Campagna était déjà 5 fois parrain avant sa regrettable rencontre avec le père Portneuf. Vous ne serez pas étonné d’apprendre qu’il n’aura pas d’autres filleuls de son vivant.

La sépulture du soldat Jean Simon dit Sansregret à l’Hotel Dieu de Québec, elle aussi en 1734, nous rappelle l’importance et l’omniprésence de la religion dans les mœurs et la culture de la colonie française.

« […] sans avoir jamais voulu recevoir les sacrements quoy que les Prêtres et Religieux se fussent employés avec beaucoup de zele pour le gagner, il fut enterré par nos infirmiers proche de la caserne sans honneurs et sans prières, et avec l’horreur qu’il inspirait. »

Source: Acte 169203, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Visiblement, Monsieur Simon dit Sansregret portait bien son nom.

En parlant d’horreur, c’est plutôt chez nous qu’elle est inspirée lorsque confronté au racisme flagrant qu’on retrouve souvent dans les registres. Voyons par exemple l’acte de baptême de Marie Louise, fille de Marie Anne, daté du 17 juillet 1688 à Lachine.

« […] a été baptisée Marie Louise fille d’une sauvagesse nommée Marie Anne femme de mauvaise vie connue pour folle par tous les pais et coustumière d’avoir de tels enfans »

Source: Acte 13426, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Des travaux de reconstruction familiale effectués par le PRDH de l’Université de Montréal nous permettent d’en apprendre un peu plus sur le destin de la petite Marie Louise. Celle-ci aurait été enlevée à sa mère par le curé et confiée aux Sulpiciens, puis finalement élevée par un Pierre Sarault dit Laviolette. Mariée 3 fois au cours de sa vie, elle meurt noyée en 1777 à l’âge vénérable de 89 ans.

Source: Fiche d’Individu 39257, PRDH-IGD.com

Mais tout n’est pas noir dans les registres; ceux-ci nous réservent parfois de belles surprises et nous rappellent l’humanité de certains prêtres de la colonie. La sépulture de Marie Benoist, le 13 janvier 1736 à Longueuil, en est un bon exemple :

« […] a été inhumé le corps de defunte Marie Benoist […]  âgée d’environ 44 ans, pendans lesquels, il a plû au Seigneur de l’éprouver par des maladies et des soufrances continuelles, qui ne lui ont rien fait perdre de l’espris de charité de douceur et de patiance, qui l’ont fait admirer par tous ceux qui ons connu cette vertueuse vierge sans vices qui est décédée comblée de merite et de grâce. »

Source : Acte 106904, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Dans la même veine, nous avons la sépulture du naturaliste et chirurgien Michel Sarrazin, décédé le 9 septembre 1734 à l’Hôtel Dieu de Québec.

« Il avait exercé son art en ce païs plus de 45 ans avec une rare charité, un parfait desinteressement, un succès extraordinaire, une adresse surprenante, une application sans égale pour toutes sorte de personnes qui luy faisait faire avec joye et avec grace, tout ce qui depandait de ses soins pour le soulagement des malades qu’il traitait, il était aussy habile chirurgien que scavant médecin, comme les belles cures qu’il a faites en sont les preuves. »

Source: Acte 169208, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Il est évident que M. Sarrazin avait l’estime et le profond respect de ses contemporains, et il est aujourd’hui considéré comme le premier scientifique canadien. Vous pouvez en apprendre davantage sur ce fascinant individu à cette adresse.

Nous connaissons tous la valeur inestimable des registres paroissiaux dans la sphère généalogique, mais accordons-nous assez d’attention à la petite histoire qu’ils contiennent? Les prêtres nous ont offerts, à leur façon, une fenêtre fascinante sur la vie de nos ascendants, et tout chercheur devrait se faire un devoir de lire attentivement les actes concernant ses ancêtres.

Dans les prochains articles de cette série, je continuerai d’aborder divers sujets et thématiques historiques, toujours à l’aide des documents disponibles sur Généalogie Québec.

François Desjardins

Quelle place pour les femmes dans la toponymie québécoise?

Lors d’une recherche généalogique, il n’est pas rare que les lieux jouent un rôle de grande importance : ils peuvent servir à confirmer l’identité d’une personne ou à orienter nos recherches lorsque nous sommes à la quête d’un·e ancêtre.

Même s’ils ne jouent pas un rôle central dans notre enquête, du moment où nous consultons des sources modernes, que ce soit un acte d’état des personnes ou un recensement nominatif, nous rencontrerons nécessairement divers toponymes (Jetté, 1991 : 89) – des noms de villes, de paroisses ou même de rues! 

L’église Saint-Thomas de Joliette, une des nombreuses paroisses portant un toponyme masculin au Québec.
Source: Collections diverses de l’Institut Drouin (Fonds Pierre Colpron), GenealogieQuebec.com

Vous avez peut-être ainsi remarqué que les toponymes québécois sont loin d’être paritaires. On estime que les femmes représentent moins de 10% de la toponymie anthroponymique québécoise – autrement dit, pour chaque lieu qui porte le nom d’une femme, il y en a 10 autres qui portent le nom d’un homme (Beaudoin et Martin, 2019 : 1).

Devant ce constat, un mouvement pour la parité toponymique s’est créé. Sarah Beaudoin et Gabriel Martin, tous deux engagés dans la cause, la première en tant que militante féministe et le deuxième comme linguiste, se sont intéressé·e·s de près à l’enjeu et ont publié en 2019 un livre à ce sujet : Femmes et toponymie, de l’occultation à la parité. 

L’ouvrage offre un tour d’horizon étonnamment complet pour ses 125 pages : l’auteur et l’autrice dressent d’abord un portrait historique du mouvement pour la parité toponymique au Québec, puis s’attardent aux mythes et aux réticences courantes. De la supposée moindre importance de tendre vers la parité toponymique à la soi-disant insuffisance de femmes marquantes dans l’histoire, tous les arguments contre les résolutions visant à atteindre la parité toponymique sont examinés. 

Le développement de cet argumentaire permet à l’auteur et à l’autrice d’aborder différents concepts féministes (par exemple de définir le féminisme radical ou le patriarcat). Le livre démontre aussi une certaine sensibilité envers diverses oppressions (notamment le racisme et le colonialisme), en particulier pour les enjeux autochtones.
La page couverture se veut entre autres un hommage à An Antane Kapesh, cheffe de bande innue et autrice du livre bien connu Je suis une maudite sauvagesse – Eukuan nin matshimanitu innu-iskueu. Toutefois, l’utilisation du terme « améridien » à quelques reprises dans le livre me semble fort dommage, puisqu’il est aujourd’hui considéré dérogatoire (Picard, 2018).

Le livre se termine par une banque de toponymes potentiels et par une charte pour la toponymie paritaire, ce qui permet de concrètement lier les revendications à la réalité du Québec. C’est aussi une bonne occasion de découvrir des figures féminines marquantes de notre histoire : parmi les 145 suggestions toponymiques, 10 font l’objet d’une courte présentation, dont plus de la moitié sont des femmes racisées et/ou autochtones.

Contrat notarié où sont mentionnées les villes de Sainte-Thérèse et Sainte-Anne-des-Plaines, toponymes féminins.
Source: Outil Contrats Notariés, GenealogieQuebec.com

Le livre accomplit l’exploit synthétique de rester très accessible tout en abordant en profondeur de nombreux enjeux. Ceux et celles qui ont peu de connaissances en toponymie ou en féminisme pourront s’y retrouver sans problème, je dirais même qu’il peut s’agir d’un excellent ouvrage d’introduction pour l’un ou l’autre de ces domaines. Les lecteur·trice·s présentant une certaine expertise ne seront pas en reste : même après des études universitaires en études féministes, le livre m’a permis d’affiner mon argumentaire et de découvrir des figures marquantes de notre histoire.

Somme toute, il s’agit d’une excellente lecture pour porter un regard différent sur nos recherches généalogiques aussi bien que sur nos promenades dans les rues de notre quartier!

Audrey Pepin


Liste de références :

Jetté, René. (1991). Traité de Généalogie. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, 716 p.

Beaudoin, Sarah et Martin, Gabriel (2019). Femmes et toponymie, de l’occultation à la parité. Sherbrooke : Les Éditions du Fleurdelysé, 125 p.

Picard, Ghislain (2018, 26 septembre). « Non, les Autochtones ne sont pas des Amérindiens ». HuffPost Québec. Récupéré de https://quebec.huffingtonpost.ca/ghislain-picard/autochtones-pas-amerindiens-terminologie-colonialisme_a_23541813/

Nos ancêtres esclavagistes, partie 2

Cet article fait suite à celui publié le 7 juillet 2021 et vise à mettre en évidence la présence d’autochtones et de noirs asservis au sein de la population française et anglaise de la vallée Laurentienne.

Source : Création Bernard Duchesne

Un cas bien connu d’un membre de l’élite ayant possédé des esclaves à Montréal est celui de James McGill. Ce grand marchand devenu magistrat et membre du conseil qui constitue le gouvernement de Montréal aura eu au moins cinq esclaves (McGill, 2021), dont Marie-Louise, une esclave noire :

« Le six février mil sept cent quatrevingt neuf, par moi prêtre soussigné, a été inhumé dans le cimetière proche de l’église, le corps de Marie Louise [Noire]appartenant a Mr Mcguil Ecuier Juge à paix, décédée d’hier, a l’Hotel Dieu de St Joseph, âgée de ____ ont été présent les sieur Baron et Duransaux montres soussignés. André Baron  [sic] »

Acte de sépulture de Marie Louise.
Source: Acte 572200, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

La croyance populaire veut que les esclaves du Québec ancien appartenaient surtout aux nobles de la Nouvelle-France. Or, seulement 38% des esclaves étaient asservis par des membres de cette strate sociale selon les informations disponibles aujourd’hui. 31% des esclaves appartenaient aux marchands, puis 31% des personnes asservies étaient sous le joug des membres des strates sociales plus basses, entre autres les voyageurs, les forgerons et les cultivateurs (Dupuis, 2020).

Parmi cette dernière strate de la population, nous retrouvons François Campeau, un forgeron et un esclavagiste de deuxième génération qui a possédé au moins deux esclaves autochtones : Marguerite, décédée à 15 ans, et une anonyme, décédée à 13 ans.

         « Lan mil sept cent trente sept le huit de janvier, je soussigné Jean Bouffandeau pretre du seminaire de (?)ay inhumé dans le cimetière des pauvres le corps de Marguerite sauvagesse âgée d’environ quinze ans ayant appartenant a Francois Campau forgeron décédé hier en la communion de laditte Église Romaine ont été présent led. Campeau et Simon Mongino  [sic] »

Acte de sépulture de Marguerite.
Source: Acte 151707, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Quelles étaient les tâches effectuées par Marguerite chez ce forgeron? Pourquoi vivait-elle dans ce foyer? Il est difficile de répondre à ces questions, mais les archives biographiques nous permettent de spéculer sur son quotidien.

François Campeau, marié en 1698 à Montréal à Marie-Madeleine Brossard, aura un total de 14 enfants. Marie-Madeleine décède en 1729, ce qui pourrait correspondre à l’année d’achat de Marguerite. Nous ne connaissons pas la date d’arrivée de Marguerite en Nouvelle-France, mais nous savons que les esclaves autochtones arrivaient jeunes sur le territoire (Trudel, 2004).

Si c’est le cas, elle serait alors arrivée dans la famille Campeau aux alentours de 8 ans et la maisonnée aurait été composée de François Campeau ainsi que 6 de ses garçons et 3 de ses filles, tous célibataires et âgés de 11 à 30 ans. Il serait donc tout à fait possible que Marguerite, autochtone asservie, effectuait des tâches domestiques dans le ménage pour aider aux besoins de la famille suite au décès de Marie-Madeleine.

Il s’avère que les Campeau deviendront une grande famille esclavagiste. Le père de François Campeau, Étienne Campeau, est le premier d’une lignée de cinq générations de propriétaires d’esclaves. Sans être très riches et issus de professions modestes telles que maçon, charpentier et forgeron, cette famille bâtie un réseau esclavagiste s’étalant de Montréal à Détroit.

La famille Campeau n’est pas un cas isolé. Des recherches biographiques nous ont permis d’en connaître davantage sur les différentes familles esclavagistes, entre autres les familles Demers, Boyer, Hervieux et Parent, qui auront des esclaves pendant au moins trois générations. S’ajoutent les familles riches esclavagistes : les Baby, les Tarieu de Lapérade, les Lemoyne de Longueil, les Lacorne Saint-Luc et les Fleury D’eschambeault, pour ne nommer que celles-ci.

Plaque commémorative d’Olivier Le Jeune, premier esclave et résident africain en Nouvelle-France

On trouve même la trace d’esclaves chez les familles des deux derniers Premiers ministres du Québec : Guillaume Couillard (ancêtre direct de Philippe Couillard), propriétaire d’Olivier Le Jeune, premier esclave noir connu sur le territoire, et Charles Legault Deslauriers père (ancêtre direct de François Legault), propriétaire d’une jeune Panise autochtone décédée à 10 ans :

         « Le cinq aout mil septcent soixante et sept a été inhumé dans le cimetière le corps d’une panise Baptisée décédée d’hier âgée d’une dixaine d’années appartenante a Charles Legault dit deslauriers pere. A été présent jacques perrier led au qui a signé avec moy  [sic] »

Sépulture de la Panise appartenant à Charles Legault.
Source: Acte 368509, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

En conclusion, j’espère avoir démontré avec cet article que les propriétaires d’esclaves n’étaient pas nécessairement bien nantis et appartenaient à des milieux et classes variés. On retrouve en Nouvelle-France des esclaves noirs et autochtones chez plusieurs familles et institutions, dans toutes les strates sociales, ainsi que dans toutes les régions de la vallée Laurentienne, de la Gaspésie à Détroit.

Cathie-Anne Dupuis
MSc Démographie,
Candidate au doctorat en histoire.

BIBLIOGRAPHIE
Dupuis, 2020. Étude comparée de la mortalité des esclaves noirs et des esclaves autochtones du Québec ancien (1632 – 1834), mémoire en démographie, Université de Montréal.
McGill, 2020. Qui était James McGill? James McGill – 1744-1813, [en ligne] URL : https://www.mcgill.ca/about/fr/histoire/jamesmcgill (page consultée le 6 juillet 2021)
Trudel, Marcel, et Micheline D’Allaire. 2004. Deux siècles d’esclavage au Québec. Montréal: Hurtubise HMH.

Nos ancêtres esclavagistes, partie 1

Ma dernière publication, La trace des esclaves dans les registres de la Nouvelle-France, a démontré comment la présence d’esclaves autochtones et noirs sur le territoire du Québec est décelable au travers des archives paroissiales. Cette première étude n’est que le début des découvertes fascinantes à faire sur cette population peu documentée.

Source: Benjamin Henry Latrobe, An Overseer Doing His Duty, 1795, The Maryland Historical Society

Ce nouvel article démontrera que l’esclavage a été omniprésent dans la société canadienne-française, surtout pendant le XVIIIe siècle, et ce dans les différentes classes sociales. En effet, il est commun de penser que la pratique de l’esclavage était exclusive à l’élite de la société. Or, des fermiers, des forgerons, des marchands, des membres du clergé et des gouverneurs ont asservi des autochtones et des noirs.

Les archives paroissiales disponibles sur le site de recherche Généalogie Québec de l’Institut Drouin nous permettent de retrouver les propriétaires d’esclaves chez la noblesse, mais aussi chez les roturiers. Par exemple, les sœurs de la congrégation, membres du clergé, auront possédé un total de cinq esclaves entre 1733 et 1796, dont deux dites Panisses, une Renarde, deux Poutéoutamises ainsi qu’un homme noir nommé Paul Étienne :

          « Le vingt neuf novembre mile sept cent soixante et douze par moy pretre sousigné a eté inhume dans le cimetière proche la poudriere le corps de paul étienne [noir] appartenant au sœur de la Congregation, decedé d’hier a l’hopital âgé d’environ soixante dix ans ont étés presens monsieur fortin et pierre baron bedeau qui ont sousignés [sic] »

Source: Acte 363708, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Paul Étienne a fort probablement été donné ou vendu aux sœurs de la Congrégation en raison de son grand âge qui le rendait inutile à la famille l’ayant asservi. Il a été baptisé seulement 1 an et 2 mois avant son décès; ce sont les seuls éléments de sa vie qui nous sont parvenus.

Le roi de France est régulièrement mentionné dans les archives paroissiales en tant que propriétaire d’esclaves. En effet, nous retrouvons un total de 26 esclaves recensés ayant vécu en Nouvelle-France et ayant appartenu au roi Louis XV. Curieusement, la France tient à l’époque un discours de terre libre n’ayant pas recours à l’esclavage. (Peabody, 1996 : 3). Ainsi, plusieurs Français et Québécois seront étonnés de savoir que leurs ancêtres ont asservi des hommes et des femmes autant sur le territoire du Nouveau-Monde que sur le Vieux continent. (Boulle, 2007).

Parmi les esclaves du roi, nous retrouvons ces deux Panisses inhumées au même moment :

          « Le onze novembre mil sept cent cinquante six a été inhumé dans le cimetière de lhopital general les corps de deux petits panisses appartenant au Roy décédés du jour présents, ondoyés dans la sale. A été présent Mr Curatteau ecclisiastique qui a signé [sic] »

Source: Acte 303757, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Nous ne connaissons ni l’âge ni le nom de ces deux jeunes panisses; elles ont perdu leurs voix. Celles-ci auraient probablement effectué des tâches domestiques pour l’hôpital ou auraient occupé un autre emploi servant le bien de la population et du roi. Nous ne pouvons que spéculer sur leur situation.

Après une condamnation à mort pour tentative de fuite en Martinique, l’esclave noir Mathieu Léveillé se voit offrir la possibilité d’éviter sa sentence à condition de migrer vers le Canada et d’y devenir maître des hautes œuvres de la société sous le roi de France. Ce travail consistait à effectuer l’exécution des condamnés à mort ainsi que les tortures. Il fut d’ailleurs le tortionnaire de Marie-Josèphe-Angélique, une esclave noire accusée d’avoir mis feu à la ville de Montréal. Il meurt 10 ans après son arrivée sur le territoire, durant lesquelles il est hospitalisé 11 fois. Cet esclave au destin tragique aura fui une mort certaine en Martinique pour venir imposer la peine de mort aux criminels de la Nouvelle-France.

          « Le dixieme Septembre mil sept cent quarante trois a été enterré dans le cimetière de l’hôtel Dieu de quebec le corps de mathieu [noir] maitre des hautes œuvres mort le jour précédent âgé d’environ trente quatre ans et muni des sacrements de penitence et d’extreme onction ont été présente Jean Baptiste le fort devilleneuve et Louis rose dit Belle fleur lesquels ont signé avec nous [sic] »

Source: Acte 169488, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

La première partie de cet article a permis de montrer que l’asservissement d’autochtones et de noirs était largement accepté dans la société, même si cela n’était pas la norme en France. Dans la seconde partie de cet article, nous ferons l’observation d’esclaves vivant dans des foyers de la population roturière.

Cathie-Anne Dupuis,
MSc Démographie,
Candidate au doctorat en histoire.

BILBIOGRAPHIE 
Boulle, Pierre H. 2007. Race et esclavage dans la France de l’Ancien Régime. Paris, France: Perrin.
Peabody, Sue. 1996. « There are no slaves in France » : the political culture of race and slavery in the Ancien Régime. New York ; Oxford: Oxford University Press.

Les femmes : grandes oubliées des arbres généalogiques – Partie 3

(Cet article est en 3 parties. Cliquez pour consulter: Partie 1, Partie 2)

Nous avons donc vu dans le dernier article de cette série, les conséquences que pouvaient avoir l’effacement des femmes des histoires familiales. Heureusement, bien que les bases patriarcales dans lesquelles cet effacement prend racine soient solidement ancrées dans notre société, il est possible de les repenser et de les subvertir. Après en avoir pris connaissance, que peut-on faire? Comment la communauté généalogique peut-elle participer, à la hauteur de sa pratique, à construire une société qui se rapproche de l’idéal d’égalité entre les genres?

Deux femmes tirant à l’arc, 1942. Source: Fonds numérique de la BAnQ.

Tout d’abord, elle peut changer sa façon de parler. Dans la première partie de cet article, je soulignais que de nombreux termes du vocabulaire généalogique semblent exclure les femmes (Cousteau Serdongs, 2008 : 133). Cet enjeu se révèle d’une grande importance puisque plusieurs auteur.trice.s affirment que les mots, le langage, façonnent notre interprétation de la réalité (c’est notamment le sujet de l’hypothèse de Saphir-Whorf, voir Whorf, 1978. Sur le lien entre la linguistique et la condition des femmes, voir Yaguello, 2002). Francine Cousteau Serdongs (2008 : 134) propose donc l’établissement d’un vocabulaire non-sexiste en généalogie ainsi que d’un système de numérotation plus neutre.

Outre notre vocabulaire, nous pouvons aussi revoir notre façon de faire de la recherche. Cousteau Serdongs (2008 : 134) propose donc d’un même souffle la création d’outils de recherches qui facilitent la recherche de ses ancêtres femmes en les séparant de leurs maris : actuellement, à quelques exceptions près, notamment la « féminine », incluse dans les Grandes collections de l’Institut Drouin, la majorité des outils de recherche généalogique font les entrées aux noms des hommes.

Dans la Féminine de l’Institut Drouin, les couples sont classés sous le nom et le prénom de l’épouse. Source: La Féminine, Grandes Collections de l’Institut Drouin, GenealogieQuebec.com

Sur le plan individuel, Cousteau Serdongs invite également les généalogistes à s’intéresser à leur lignée matrilinéaire, remontée de mère en fille, à publiciser ces recherches et à tenter de réunir les descendant.e.s des pionnières utérines à travers des associations (2008 : 143). Cette descendance pourrait même être mise de l’avant par la mise en place d’une nouvelle tradition dans la passation des noms de famille. Pierre-Yves Dionne suggère ainsi dans son livre De mère en fille : comment faire ressortir la lignée maternelle de votre arbre généalogique (2004) « de transmettre à de futures générations le nom d’un ancêtre commun aux filles de la famille » (Reny et des Rivières, 2006).

Dionne présente aussi dans son livre ses propres démarches pour reconstruire sa lignée matrilinéaire, son ouvrage peut ainsi servir de référence pour quiconque désirant se lancer dans cette entreprise. Judy Russell (Clyde, 2017b) propose aussi des pistes de recherche pour ceux et celles qui éprouvent des difficultés à retrouver leurs ancêtres femmes : entre autres l’épluchage des registres de divorce, des écoles, des églises, etc.

Ensuite, nous pouvons penser à l’avenir. Pour éviter que les femmes soient ignorées ou considérées comme secondaires dans les recherches de demain, nous pouvons commencer à les visibiliser et à faire valoir leurs perspectives aujourd’hui. C’est d’ailleurs ce qu’ont commencé à faire plusieurs femmes généalogistes états-uniennes ayant participé à la recherche de Amy M. Smith (2008). L’une d’entre elles témoigne qu’elle tient un journal dans l’objectif de pouvoir le léguer à ses descendant.e.s afin qu’ils et elles puissent comprendre sa vie et sa perspective (M. Smith, 2008 : 93). En plus d’assurer une documentation du présent pour le futur, cette pratique représente les femmes comme sujets de leur propre histoire plutôt que comme figurantes dans celle des hommes.

Club de femmes catholiques à Westmount, 1943. Source: Fonds numérique de la BAnQ.

Plusieurs pratiques généalogiques féministes sont ainsi déjà activement appliquées par des chercheurs.es. J’aurai notamment l’occasion d’explorer plus en profondeur dans mes prochains articles la manière dont la généalogie peut servir à mettre en lumière le vécu des femmes ou à subvertir la division entre la sphère privée et publique, division qui joue un rôle primordial dans l’oppression patriarcale (voir Bereni et Revillard, 2009). Nous avons devant nous un monde de possibilités pour rendre la généalogie plus féministe : à nous de mettre la main à la pâte !

Audrey Pepin

Bibliographie

Bereni, Laure et Revillard Anne. (2009). La dichotomie “Public-Privé’’ à l’épreuve des critiques féministes : de la théorie à l’action publique. Dans Genre et action publique : la frontière public-privé en questions, Muller, P. et Sénac-Slawinski, R (dir.). Paris : L’Harmattan. p. 27-55.

Clyde, Linda. (2017b, 3 mai). Where to Look to Find Your Female Ancestors. Rootstech [Blog]. Récupéré de https://www.rootstch.org/blog/where-to-look-to-find-your-female-ancestors

Cousteau Serdongs, Francine. (2008). Le Québec, paradis de la généalogie et « re-père » du patriarcat : où sont les féministes ? De l’importance d’aborder la généalogie avec les outils de la réflexion féministe. Recherches féministes vol. 21, no. 1, p.131-147. https://doi.org/10.7202/018313ar

Dionne, Pierre-Yves. (2004). De mère en fille : comment faire ressortir la lignée maternelle de votre arbre généalogique. Sainte-Foy : Éditions MultiMondes ; Montréal : Éditions du Remue-Ménage, 79 p.

M. Smiths, Amy. (2008). Family Webs: The Impact of Women’s Genealogy, Research on Family Communication. (Thèse de doctorat). Graduate College of Bowling Green State University.

Reny, Paule et des Rivières, Marie-José. (2005). Compte-rendu de Pierre-Yves Dionne De mère en fille. Comment faire ressortir la lignée maternelle de votre arbre généalogique. Montréal, Les Éditions Multimondes et les éditions du remue-ménage, 2004, 79 p. Recherches féministes, vol. 18, no. 1, p.153-154. https://doi.org/10.7202/012550ar

Whorf, Benjamin Lee. (1978 [1971]). Linguistique et anthropologie essai. Trad. de l’anglais par Claude Carme. Paris : Paris Denoël/Gonthier. 228 p.

Yaguello, Marina. (2002 [1978]). Les mots et les femmes. Paris : Éditions Payot. 257 p

Les registres de naissance, mariage et décès au Québec

La tenue de registres de naissances, mariages et décès au Québec remonte au tout début de la colonie française en Amérique du Nord.

En effet, c’est en 1621 que voit le jour le premier registre paroissial catholique, consignant les baptêmes, mariages et sépultures de la population de la jeune colonie.

Mariage de Guillaume Couillard et Guillemette Hebert en 1621, extrait du registre de Notre-Dame-de-Québec. On remarque la présence de Samuel De Champlain comme témoin.
Source: Acte 66317, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Dans les année 1760, suite à la conquête de la Nouvelle-France par l’Empire britannique, les registres paroissiaux de l’église protestante s’ajoutent aux registre catholiques dans la documentation des naissance, mariages et décès du Canada.

Mariage de John Cativin et Isabella Donaldson en 1766, extrait du registre anglican de Montréal.
Source: Acte 4777972, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Ce n’est qu’en 1926 que l’État s’en mêle, alors qu’est établit le Registre de référence à l’état civil, qui vient épauler la pratique de l’enregistrement des événements vitaux dans les églises. Ce registre comprend une majorité des mariages et décès enregistrés dans la province entre 1926 et 1997. Il peut être consulté avec un abonnement sur Généalogie Québec à cette adresse.

Mariage de Richard Burton et Elizabeth Taylor à Montréal en 1964,
Source: Outil Mariages et décès 1926-1997, GenealogieQuebec.com

Finalement, le Québec centralise entièrement l’enregistrement des événements vitaux de sa  population avec la création de la Direction de l’état civil en 1994. La grande majorité de ces documents ne sont pas disponibles publiquement.

Comment les registres de naissance, mariage et décès sont utilisés en généalogie

Grâce à la consignation des événements vitaux de la population québécoise, en premier lieu par l’église puis par le gouvernement, les descendants des québécois peuvent aujourd’hui aisément retracer l’histoire de leur famille. Mais concrètement, comment utilise-t-on les registres de naissance, mariage et décès pour retracer cette histoire?

Les mariages

La clé pour retracer une ascendance se trouve au niveau des actes de mariage. La raison en est simple: historiquement, l’officiant du mariage était tenu d’inscrire, dans l’acte de mariage, le nom des parents des époux.

Avec cette information, il est possible de remonter d’une génération et de trouver l’acte de mariage des parents des époux.  Une lignée complète peut ainsi être retracée via la chaîne des mariages des individus la formant.

Plusieurs bases de données contenant des actes de naissance, mariage et décès du Québec existent sur le Web, mais la plus complète est le LAFRANCE disponible sur Généalogie QuébecNous l’utiliserons ici pour illustrer le principe expliqué ci-dessus.

Pour débuter notre recherche, il nous faut un point de départ, soit un mariage de la lignée recherchée. À des fins d’exemple, nous utiliserons le mariage des arrières grand-parents de l’auteur de cet article, François Eugène Desjardins et Anna Jacques.

Nous débutons par une recherche des époux dans le LAFRANCE.

Ceci nous permet de retrouver leur acte de mariage en 1907.

Dans celui-ci, nous obtenons le nom des parents de l’époux, Charles Eugène Desjardins et Marie Malvina Fortin.

Nous effectuons maintenant une recherche pour leur mariage.

Encore une fois, ceci nous permet de retrouver leur acte de mariage, en 1864.

Ce processus est répété pour chaque génération, jusqu’à ce que nous arrivions au premier immigrant de la lignée Desjardins au Québec, Antoine Roy dit Desjardins, dont voici le mariage.

Naissances et décès

Les naissances et les décès, quant à eux, peuvent être utilisés pour dresser un portrait plus complet de la vie de ses ancêtres.

Par exemple, nous trouvons sur PRDH-IGD.com des « fiches de famille » qui regroupent, sur une même page, tous les événements vitaux (baptêmes, mariages et sépultures) appartenant à une unité familiale.

Fiche de famille de Pierre Roy Desjardins et Marie Anne Martin, avec la liste de tous leurs enfants ainsi que des liens vers les baptêmes, mariages et sépultures de tous les individus mentionnés.
Source: Fiche de famille 6710, PRDH-IGD.com

Ce portrait global, réalisé à partir des actes de baptême, mariage et sépulture de l’église catholique, nous donne un aperçu unique de la vie de nos ancêtres et de leurs déplacements migratoires au fil des années.

Qu’on consulte un acte de mariage, de naissance ou de décès, on peut espérer y retrouver le ou les noms des individus concernés et de leurs parents, la date et le lieu de l’événement souligné, divers renseignements supplémentaires tels que le lieu de résidence ou d’origine des individus nommés, leur état matrimonial, leur âge, et autres. De quoi en apprendre beaucoup sur nos ancêtres!

Les meilleures sources de registres québécois sur internet

Le Québec est reconnu mondialement pour l’exhaustivité de ses collections généalogiques, et il existe de nombreux sites offrant l’accès à des registres de naissance, mariage et décès québécois sur internet.

Généalogie Québec

Généalogie Québec offre à ses abonnés la plus grande collection de registres québécois disponible sur internet. Ceux-ci se trouvent sous divers formats sur le site: des actes paroissiaux de l’église, des actes civils du gouvernement, des fiches de baptême, mariage et sépulture, des index de registres d’événements vitaux, et autres. La majorité de ces documents se retrouvent dans l’outil LAFRANCE, un index détaillé avec lien au document original de plusieurs millions d’actes civils et religieux du Québec. L’outil est équipé d’un engin de recherche vous permettant de parcourir de consulter les documents suivants:

  • TOUS les mariages catholiques du Québec de 1621 à 1918
  • TOUS les baptêmes catholiques du Québec de 1621 à 1861
  • TOUTES les sépultures catholiques du Québec de 1621 à 1861
  • TOUS les mariages protestants du Québec de 1760 à 1849
  • 1 450 000 mariages catholiques du Québec datant de 1919 à aujourd’hui.
  • 62 000 actes de baptême, mariage et sépulture divers du Québec de 1862 à 2008
  • 80 000 mariages civils du Québec datant de 1969 à aujourd’hui
  • 140 000 mariages de l’Ontario datant de 1850 à aujourd’hui
  • 38 000 mariages des États-Unis
  • 3000 mariages Protestants du Québec de 1850 à 1941
  • 17 000 mariages divers du Québec des années 2018 et 2019

Acte paroissial tel que présenté dans le LAFRANCE de Généalogie Québec

Un abonnement est nécessaire afin de consulter les collections disponibles sur Généalogie Québec. Vous pouvez vous abonner à cette adresse.

PRDH-IGD

Le PRDH-IGD est un répertoire de tous les actes de baptême, mariage et sépulture catholiques enregistrés au Québec entre 1621 et 1849, soit plus de 2.5 millions d’actes répertoriés, ainsi qu’un dictionnaire généalogique des familles canadiennes françaises.

Ce qui fait du PRDH-IGD une ressource unique est la structure de sa base de données. En plus des actes de baptême, mariage et sépulture, le PRDH-IGD contient ce qu’on appelle des fiches d’individu et des fiches de famille.

Tout individu mentionné dans un acte de la base de données se voit attribuer sa fiche individuelle, qui centralize toute l’information disponible sur l’individu. De même, tout couple marié mentionné dans un acte se voit attribuer une fiche de famille.

Cette fiche de famille regroupe tous les enfants du couple et offre un lien vers les événements ou ces enfants sont mentionnés.

Ultimement, on peut décrire la base de données du PRDH-IGD comme un arbre généalogique massif englobant tous les individus catholiques ayant vécu au Québec entre 1621 et 1849, soit la quasi-totalité des ancêtres de la population canadienne française d’Amérique.

Un abonnement est nécessaire afin de consulter les répertoires disponibles sur PRDH-IGD. Vous pouvez vous abonner à cette adresse.

Bibliothèque et Archives Nationales du Québec

Le site web de BAnQ permet accès à une version numérisée des registres paroissiaux du Québec jusqu’en 1916, pouvant être consultée gratuitement à cette adresse.

Contrairement à la copie de cette collection disponible sur Généalogie Québec, la version de BAnQ n’est pas indexée. Cela signifie qu’il faut naviguer au travers du registre paroissial manuellement, une page à la fois, afin de retrouver l’acte recherché. Il est donc nécessaire de connaître l’année et la paroisse où l’acte désiré à été consigné afin de le retrouver.

Sociétés généalogiques

Rejoindre une société généalogique peut être un excellent moyen d’accéder à de nombreuses collections de registres de naissance, mariage et décès. En effet, les sociétés se spécialisent dans la conservation des archives généalogiques et historiques des régions qu’elles desservent. De plus, les bénévoles et employés des sociétés sont d’excellentes personnes ressources pour vous guider dans vos recherches et vous aider à trouver les documents recherchés.

Vous trouverez une liste des sociétés généalogiques du Québec par région à cette adresse.

Les femmes : grandes oubliées des arbres généalogiques – Partie 2

(Cet article est en 3 parties. Cliquez pour consulter: Partie 1, Partie 3)

Dans le précédent article de cette série, nous avons déterminé que les femmes sont souvent invisibilisées en généalogie, notamment parce que les lignées patrilinéaires sont les plus répandues (Jetté, 1991 : 110 ; Drouin, 2015) et que les femmes sont peu présentes dans le vocabulaire généalogique (Cousteau Serdongs, 2008 : 133). Ce problème est ancré dans l’organisation patriarcale de la société et dans la reproduction du sexisme dans les pratiques généalogiques. Nous nous attarderons maintenant à détailler les conséquences de cette invisibilisation et à comprendre pourquoi cette problématique mérite qu’on y accorde notre temps et attention en tant que généalogistes.

L’invisibilisation des femmes dans la construction des lignées généalogiques s’inscrit dans un système d’invisibilisation et de dévalorisation de leurs accomplissements ainsi que d’appropriation et de contrôle de leur travail et de leurs corps. Les conséquences sont bien tangibles. Francine Cousteau Serdongs affirme que « la méconnaissance de l’histoire des femmes à partir des femmes de sa propre lignée implique l’impossibilité de s’identifier à elles » (2008 : 138), l’impossibilité d’identifier aussi, ce qui a forgé notre famille et comment le genre a pu y jouer un rôle. Le patriarcat se reproduit non seulement dans la sphère publique, mais aussi dans la sphère privée, car les valeurs patriarcales (comme les impératifs imposés aux femmes sur leur apparence ou leurs comportements) sont souvent transmises dès leur plus jeune âge aux enfants, dans la sphère familiale.

Ne pas connaître l’histoire des femmes de sa famille peut donc nous empêcher de comprendre comment des traumas générationnels ou des perspectives genrées particulières se sont insérées dans nos dynamiques et notre culture familiale. Une meilleure compréhension de ces phénomènes jouerait certainement un rôle important dans la déconstruction des schèmes patriarcaux transmis dans la famille et dans la consolidation d’une solidarité entre femmes (Cousteau Serdongs, 2008 : 138).

Quatre générations de femmes en une photo, Wikimedia Commons.

L’effacement des femmes en généalogie a également tendance à aller de pair avec leur effacement dans la grande Histoire. Francine Cousteau Serdongs en donne plusieurs exemples (2008 : 135-136) mentionnant les femmes présentes sur le bateau la Grande Recrue et les épouses d’hommes célèbres comme Charles Le Moyne.

Mariage de Charles Le Moyne et Catherine Primot le 28 mai 1654 à Montréal. Source: Acte 47196, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Cette invisibilisation joue un rôle certain dans la dévalorisation du rôle et du travail des femmes qui se perpétue dans notre société d’aujourd’hui : en effet, si on ne peut pas reconnaître les réalisations féminines du passé, pourquoi serait-on à même de le faire pour celles d’aujourd’hui ? Sans compter que, symboliquement, en négligeant les mères dans les recherches généalogiques, on dévalorise ce rôle et on nie leur implication dans la passation de l’héritage, alors que les hommes, de par la simple transmission de leur nom de famille, s’inscrivent très clairement dans une lignée (Cousteau Serdongs, 2008 : 132). Francine Cousteau Serdongs dira ainsi : « À la deuxième génération, les femmes sont ignorées, prétendument parce qu’elles ne portent plus le même nom de famille. Tout se passe comme si les femmes n’avaient pas de descendance et qu’elles ne faisaient qu’aider leur conjoint à en avoir une » (2008 : 133). On perpétue ainsi dans l’imaginaire collectif une longue tradition de conception des femmes uniquement comme « objets » et on leur retire leur agentivité (Cousteau Serdongs, 2008 : 139-140), alors que dans le concret, les femmes jouaient un rôle essentiel et actif, dans leurs familles comme dans la société.

Le domaine de la reproduction, l’espace privé, a même été historiquement relégué aux femmes. On a tenté de les y enfermer, pour les maintenir hors de l’espace public, des lieux de décision et de pouvoir : on retrouve des traces de cette division privé/public depuis l’époque de la Grèce antique et malgré les avancées féministes elle est encore, à certains égards, reproduite aujourd’hui (voir Bereni et Revillard, 2009). On les y a enfermées, certes, mais on ne les a même pas laissées être les maîtresses de ce domaine privé, les normes patriarcales s’y infiltrant sans cesse pour contrôler comment les femmes accomplissent leur charge de travail. La médicalisation des grossesses et des accouchements, tous les impératifs sur la façon d’élever leurs enfants, d’entretenir leurs maisons, les restrictions entourant l’avortement sont des exemples criants de ce contrôle et de l’appropriation du travail des femmes (dont celui qu’elles font avec les enfants) par les hommes (à propos de l’appropriation du travail des femmes, voir Cousteau Serdongs, 2008 : 141-142 ; Guillaumin, 1978).

Peinture d’une femme faisant la lessive

Comme s’il ne suffisait pas que la sphère privée soit contrôlée par des normes patriarcales, elle a aussi été largement dévalorisée (voir, entre autres, Robert, 2017). Le fait qu’on a longtemps refusé aux femmes la transmission de leur nom de famille à leur descendance et qu’on ne leur permet même aujourd’hui que très rarement d’apparaître de manière prédominante dans les histoires familiales, participe à l’appropriation du travail des femmes par les hommes ainsi qu’à ce contrôle patriarcal et à cette dévalorisation de la sphère privée.

Ces conséquences sont d’autant plus grandes pour les femmes racisées, qui se trouvent à l’intersection de plusieurs systèmes d’oppressions, comme le racisme et le sexisme. Pour les femmes autochtones par exemple, cette invisibilisation de leur rôle dans l’histoire familiale s’est reflétée par le retrait du « statut d’Indien » de celles qui mariaient un non-autochtone et de leurs enfants, les privant ainsi souvent de l’accès à leur communauté ainsi que de certains droits sociaux, culturels et politiques (voir Arnaud, 2014 : 213-217). La loi C-31 adoptée en 1985 a permis aux femmes qui avaient perdu leur statut à cause d’un mariage avec un allochtone de le regagner : toutefois, leurs enfants n’ont acquis qu’un statut non-transmissible, contrairement aux enfants nés d’un père autochtone, disposition qui ne sera changée qu’en 2010 (Arnaud, 2014 : 216). Le changement de loi n’a pas non plus suffi à faire accepter avec enthousiasme le retour de ces femmes autochtones et de leurs enfants par leurs communautés : celles-ci étaient en manque d’espace et d’argent et ne recevaient aucun support pour accueillir le retour de toutes ces personnes. Les femmes donnaient ainsi l’impression de bousculer l’ordre établi et de forcer la main à leurs communautés : le travail est donc loin d’être terminé.

Femmes autochtones avec leurs enfants, Vancouver, 1901, Wikimedia Commons

(Avertissement : mention de viol dans le prochain paragraphe.)

Cette conception des femmes comme porteuses de la lignée des hommes est aussi à l’origine d’un contrôle accru sur le corps des femmes notamment à travers des impératifs et de chasteté et de fidélité afin de tenter de s’assurer de l’origine paternelle des enfants (Knibiehler, 2012). Si on sort un peu du contexte québécois, on peut constater de nombreux exemples dans lesquels le viol a été utilisé comme une arme de guerre, passant par le corps des femmes pour punir certains peuples en « salissant leurs lignées généalogiques », les rendant « impures ». Véronique Nahoum-Grappe dira ainsi, concernant l’ex-Yougoslavie que « le viol devient une espèce de victoire sur le front de la guerre contre l’identité collective de l’ennemi, une invasion victorieuse de l’espace de sa reproduction » (1996 : 153). Bien que ça n’ait pas été documenté à ma connaissance, il est très possible que de tels événements aient aussi eu lieu lors de la colonisation du Québec. En 2014, Statistiques Canada rapportait d’ailleurs que les femmes autochtones avaient trois fois plus de chances d’être victime d’une agression sexuelle au cours de leur vie qu’une femme non-autochtone (Boyce, 2014).

L’effacement des femmes en généalogie contribue donc à perpétuer une culture patriarcale qui invisibilise et dévalorise les accomplissements des femmes ainsi que les oppressions qu’elles ont vécues dans la société et dans la famille, et qui s’approprie et contrôle leur travail et leurs corps. Il est donc primordial de trouver des moyens pour remédier à cette situation et participer à l’établissement d’une société plus juste à travers nos pratiques généalogiques : ce sera le sujet de mon prochain article.

Audrey Pepin

 

Bibliographie

Arnaud, Aurélie. (2014). Féminisme autochtone militant : quel féminisme pour quelle militance? Nouvelles pratiques sociales, vol. 27, no. 1, p.211-222.

Baillargeon, Denyse. Compte-rendu de Yvonne Knibiehler, La virginité féminine. Mythes, fantasmes, émancipation. Paris , Odile Jacob, 2012 221 p. Recherches féministes, vol. 25, no. 2, p.191-193.

Bereni, Laure et Revillard Anne. (2009). La dichotomie “Public-Privé» à l’épreuve des critiques féministes: de la théorie à l’action publique. Dans Genre et action publique : la frontière public-privé en questions, Muller, P. et Sénac-Slawinski, R (dir.). Paris : L’Harmattan. p. 27-55.

Boyce, Jillian. (2014). La victimisation chez les Autochtones au Canada, 2014. Statistiques Canada : https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/85-002-x/2016001/article/14631-fra.htm

Cousteau Serdongs, Francine. (2008). Le Québec, paradis de la généalogie et « re-père » du patriarcat : où sont les féministes? De l’importance d’aborder la généalogie avec les outils de la réflexion féministe. Recherches féministes vol. 21, no. 1, p.131-147. https://doi.org/10.7202/018313ar

Drouin, Mathieu. (2015). Patrilinéaire, mitochondriale et agnatique : trois façons de faire votre généalogie! Histoire Canada. Récupéré de https://www.histoirecanada.ca/consulter/genealogie/patrilineaire,-mitochondriale-et-agnatique-trois-facons-de-faire-votre-genealogie!

Guillaumin, Colette. (1978). Pratique du pouvoir et idée de nature : 1- L’appropriation des femmes. Questions féministes, no.2, p.58-74.

Jetté, René. (1991). Traité de Généalogie. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, 716 p.

Knibiehler, Yvonne (2012). La virginité féminine. Mythes, fantasmes, émancipation. Paris : Odile Jacob, 221 p.

Nahoum-Grappe, Véronique (1996). Purifier le lien de filiation : Les viols systématiques en ex-Yougoslavie, 1991-1995. Esprit, no. 227 (12), p.150-163. https://www.jstor.org/stable/24277272

Robert, Camille. (2017). Toutes les femmes sont d’abord ménagères. Histoire d’un combat féministe pour la reconnaissance du travail ménager. Montréal : Éditions Somme toute, Coll. « économie politique », 178 p.

Pourquoi les noms Routhier et Lavallée font-ils la paire?

Il existe plusieurs exemples de deux personnes ayant collaboré dans l’atteinte d’un résultat notoire qui a eu pour effet de lier leurs noms à jamais : Watson et Crick, qui ont identifié la structure en double hélice de la molécule d’ADN, Boyle et Mariotte, co-auteurs d’une des lois fondamentales de la Physique, Banting et Best qui ont découvert l’insuline, Stanley et Livingston, etc. Un autre exemple est celui qui existe au Canada français entre Basile Routhier et Calixa Lavallée, dont l’oeuvre commune représente une composante importante de l’identité canadienne.

  
Calixa Lavallée (gauche) en 1873 et Basile Routhier (droite) en 1890

 

Adolphe-Basile Routhier est né à St-Benoît en 1839. 9e enfant d’un couple qui en a eu 12, il s’est marié en 1862 et est décédé en 1920.


Fiche de famille des parents de Basile, Charles Routhier St-Onge et Angélique Biroleau Lafleur, PRDH-IGD.com

Son ancêtre paternel, Jean-Baptiste Routhier, originaire de la Saint-Onge, est venu au pays comme soldat au début du XVIIIe siècle.


Fiche d’individu de Jean Baptiste Routhier St-Onge, ancêtre paternel de Basile, PRDH-IGD.com

Avocat, juge, professeur et écrivain, Basile Routhier était un fervent catholique, un conservateur convaincu (il a tenté deux fois de se faire élire député fédéral, perdant chaque fois contre un adversaire Libéral) et, surtout, un ardent nationaliste. Au cours de sa longue vie, il a été un auteur prolifique, accumulant poèmes, articles de journaux et essais. Il a connu une brillante carrière : de 1883 jusqu’à sa mort, il fut Professeur de Droit international à l’Université Laval, Juge-en-chef à la Cour Supérieure du Québec et a présidé la Société royale du Canada dont il fut un des membres fondateurs.

 

Calixa Lavallée est né en 1842 à Verchères et est mort à Boston en 1891.

Sa mère, Caroline Valentine, était la fille d’un marchand écossais protestant qui a épousé une Canadienne-française.

Son ancêtre, Isaac-Étienne Paquet dit Lavallée (plus d’information sur les noms «Dit»), originaire du Poitou, était membre du Régiment de Carignan envoyé dans la colonie en 1665 pour combattre les Iroquois.


Fiche d’individu d’Isaac Paquet, ancêtre paternel de Calixa, PRDH-IGD.com

Calixa Lavallée était un talentueux musicien, idéaliste et rêveur, mais n’avait aucun sens des affaires, ce dont il a beaucoup souffert. Il est décédé à 49 ans, loin de son pays natal, à peu près inconnu et virtuellement oublié. Mais son indéniable talent lui permettra en fin de compte de s’assurer une place de choix dans l’histoire canadienne.

C’est le destin qui réunit en 1880 ces deux hommes aux parcours si contrastés. Ils étaient tous deux membres du comité organisateur de la « Convention nationale des Canadiens français » organisée par la Société St-Jean-Baptiste de Québec lorsque l’idée fut soulevée de créer un hymne national pour l’occasion, une musique à laquelle un poème à saveur patriotique pourrait être superposé. Routhier et Lavallée se portèrent aussitôt volontaires et huit jours plus tard, le Ô Canada était créé. Joué publiquement pour la première fois le 24 juin 1880, l’œuvre connut un succès immédiat.

Si on lit le texte complet de Routhier, on se rend immédiatement compte qu’il s’agit d’un ardent hommage aux Canadiens français, dès que l’on sait que le terme « Canadien » désignait à l’époque le Canadien français, par opposition à l’« Anglais ». Néanmoins, une version anglaise, soit un texte totalement différent intégré à la même musique, a été écrite par un dénommé Robert Stanley Weir en 1908 pour marquer le 300e anniversaire de la fondation de Québec. Cette version est elle aussi devenue populaire, possiblement parce qu’elle a été reproduite à compter de 1911 à l’arrière de plusieurs manuels scolaires.

Ainsi va l’Histoire : le Ô Canada est officiellement devenu en 1980 l’hymne national du Canada, un siècle après sa création comme chant patriotique canadien-français qui a réuni à jamais les noms de Basile Routhier et Calixa Lavallée.

 

Bertrand Desjardins

Les femmes : grandes oubliées des arbres généalogiques – Partie 1

(Cet article est en 3 parties. Cliquez pour consulter: Partie 2, Partie 3)

Lorsqu’on m’a demandé d’écrire sur le féminisme et la généalogie, je me suis d’abord demandé ce que je pourrais bien avoir à dire. Si j’ai développé une certaine expertise dans le domaine du féminisme, suite à mes études universitaires sur le sujet et à mon militantisme, je ne connaissais la généalogie que de loin. J’ai donc dû commencer par une phase de recherche, pendant laquelle Google et la bibliothèque de mon université, l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), furent mes meilleurs amis. J’ai essayé plusieurs combinaisons de mots clés avec « généalogie », en anglais et en français : « femmes », « féminisme », « patriarcat », « sexisme »… 

L'arrivée des Filles du Roi / Eleanor Fortescue Brickdale - avant 1927L’arrivée des Filles du Roi / Eleanor Fortescue Brickdale – avant 1927, Bibliothèque et Archives Canada

Le premier constat qui est ressorti de ces recherches a été le fait que les femmes, dans les recherches généalogiques comme dans bien d’autres domaines, étaient souvent laissées de côté, au Québec comme ailleurs. 

Sur la situation spécifiquement québécoise, plusieurs spécialistes se sont prononcé.e.s : Francine Cousteau Serdongs, de son vivant chargée de cours à l’UQÀM en travail social, diplômée et praticienne de la généalogie, affirme que très peu de généalogistes québécois.es peuvent répondre lorsqu’on leur demande le nom de leur pionnière utérine (celle qui se trouve à l’origine d’une lignée de femmes, qu’on remonte de fille en mère) (Cousteau Serdongs, 2008 : 131). Elle souligne également que les termes utilisés en recherche généalogique (comme une bonne partie des termes de la langue française d’ailleurs, où « le masculin l’emporte ») semblent mettre les femmes de côté : on parle ainsi de fratrie lorsqu’on fait référence à un ensemble de frères et de sœurs et on ne prend souvent pas la peine de mentionner que l’ascendance ou la descendance est patrilinéaire puisqu’on la considère ainsi par défaut (Cousteau Serdongs, 2008 : 133).

Mathieu Drouin, historien québécois, souligne d’ailleurs que la généalogie patrilinéaire est la « manière la plus connue – et généralement la plus aisée – de reconstruire son ancestralité » (Drouin, 2015) et que la généalogie mitochondriale ou matrilinéaire est plutôt « contre-instinctive ». René Jetté, historien, démographe et généalogiste, fait le même constat dans son Traité de généalogie en affirmant que la généalogie patrilinéaire est « la forme la plus ancienne et la plus pratiquée » (Jetté, 1991 : 110).

Finalement, Pierre-Yves Dionne, praticien de la généalogie et auteur du livre De mère en fille. Comment faire ressortir la lignée maternelle de votre arbre généalogique (2004), insiste sur le fait que les noms de famille des femmes québécoises leur viennent presque toujours d’un homme et utilise la généalogie pour développer les bases d’une transmission à de futures générations du nom d’un ancêtre commun aux filles de la famille : c’es Francine Cousteau Serdongs, Cousteau étant le nom de famille de sa pionnière utérine (Cousteau Serdongs, 2008 : 145).

Bien que le rôle des femmes dans l’Histoire soit de plus en plus mis en valeur (on parle de plus en plus par exemple du rôle des Filles du Roi, voir entre autres le livre d’Yves Landry sur le sujet (1992)) et bien que des efforts concrets soient faits pour faciliter les recherches généalogiques qui les concernent (je souligne à cet effet les efforts de l’Institut Généalogique Drouin qui inclut dans ses Grandes collections la « féminine », un répertoire alphabétique de mariages où les entrées sont faites au nom des femmes), j’avancerai dans cet article que notre travail en la matière n’est pas terminé, car la généalogie, comme le reste de notre société d’ailleurs, a été construite sur des fondements patriarcaux qui ne peuvent se déconstruire que sur le long terme. Je me pencherai donc dans cette première série d’articles sur la situation des femmes dans les recherches généalogiques au Québec. Dans ce premier texte, je m’attarderai à comprendre ce qui fait en sorte que les femmes sont moins présentes que les hommes dans les recherches généalogiques ; je démontrerai ensuite, dans les articles suivants, quelles en sont les conséquences et les possibles solutions.

Comme je l’ai mentionné, notre société, pratiques généalogiques comprises, est une société patriarcale. Comme le souligne Geneviève Pagé, professeure de science politique à l’UQÀM, « le patriarcat ne signifie pas que toutes les femmes sont soumises à tous les hommes, mais bien que le groupe des hommes, de manière générale, domine le groupe des femmes. Ainsi, ce n’est pas parce qu’une femme a eu beaucoup de pouvoir […] que nous ne vivons plus dans une société patriarcale » (Pagé, 2017 : 354). Malgré, donc, les avancées que les femmes et les féministes ont fait en histoire, en généalogie et dans le reste de la société, nous vivons toujours dans un système patriarcal. En généalogie, la marginalité des lignées matrilinéaires dont plusieurs experts.es ont fait état en témoigne. Dans l’ensemble de la société, l’iniquité salariale, la sous-représentation des femmes dans les lieux de pouvoir (comme les instances politiques) et leur sur-représentation dans les statistiques d’agression conjugale et sexuelle le démontrent bien (voir Pagé, 2017 : 353-354).

Le patriarcat a donc forgé, à travers l’histoire, un héritage sexiste que nous n’avons pas activement construit, mais avec lequel nous devons composer et qui explique en partie pourquoi les lignées de femmes sont souvent invisibilisées dans nos recherches. Les moyens de passation du nom de famille, peuvent en effet donner du fil à retordre aux chercheurs et chercheuses. Tout d’abord, le fait que les femmes changent de nom de famille à chaque génération alors que les hommes transmettent leur nom de famille à leur descendance rend les lignées matrilinéaires moins évidentes.

Ensuite, le mariage a parfois pu brouiller les cartes dans le cas des femmes : si dans les actes des registres paroissiaux catholiques, elles conservent leur nom de jeune fille pour tout ce qui les concerne directement (mariage(s), décès) ou ce qui concerne leur époux (remariage, décès) ou ses enfants (naissances, mariages, décès), ce n’est généralement pas le cas des registres protestants et des recensements historiques canadiens jusqu’au début du XXe siècle où les femmes étaient nommées par le patronyme de leur époux tant que celui-ci était vivant (Jetté, 1991 : 436).

Mariage catholique: l’épouse est nommée sous son nom de jeune fille dans l’acte. Source: Acte 345331, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Mariage protestant; l’épouse est nommée par le nom de famille de l’époux dans l’acte. Source: Acte 4778127, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Judy Russell, généalogiste et diplômée en droit états-unienne, traite de la situation dans son pays. Elle précise que d’autres facteurs peuvent intervenir dans la difficulté de retracer certaines femmes lors d’une recherche généalogique. Le fait qu’elles ne recevaient que rarement un héritage, qu’elles ne pouvaient pas faire de démarches judiciaires en leur nom, posséder une terre ou un compte en banque, a effacé leurs noms de bien des registres (Clyde, 2017a). Ces sources restent complémentaires : généralement, ce sont les registres de mariages, de décès et de naissances qu’on utilise pour faire une généalogie et heureusement, on considère généralement le travail du Québec en cette matière assez exhaustif (Jetté, 1991 : 432), mais il y a toujours quelques oublié.e.s : lorsque ce sont des femmes, elles sont malheureusement plus difficiles à retrouver.

Malgré que cet héritage patriarcal nous ait été légué et que ce ne soit pas nous qui l’ayons activement construit, je crois qu’il est de la responsabilité de chaque membre d’une société de travailler à la rendre plus égalitaire. Après tout, ces orientations qui nous ont été léguées et qui mettent de l’avant les lignées d’hommes, nous les reproduisons jour après jour et nous avons le pouvoir de les changer. C’est ainsi que Francine Cousteau Serdongs remet en question l’organisation de la généalogie en tant que science et pratique, de même que les individus, peu importe leur genre, qui font des recherches autour de leur histoire de famille (2008 : 132). Je m’attarderai ainsi dans mes deux prochains articles à détailler les conséquences de cette invisibilisation sur la vie des femmes et à explorer plus en profondeur les pistes de solution possibles.

Audrey Pepin

 

Bibliographie

Clyde, Linda. (2017a, 26 avril). Ever Wonder Why It’s So Hard to Trace Your Female Ancestry? Rootstech [Blog]. Récupéré de https://www.rootstech.org/blog/ever-wonder-why-its-so-hard-to-trace-your-female-ancestry

Cousteau Serdongs, Francine. (2008). Le Québec, paradis de la généalogie et « re-père » du patriarcat : où sont les féministes? De l’importance d’aborder la généalogie avec les outils de la réflexion féministe. Recherches féministes vol. 21, no. 1, p.131-147. https://doi.org/10.7202/018313ar

Dionne, Pierre-Yves. (2004). De mère en fille : comment faire ressortir la lignée maternelle de votre arbre généalogique. Sainte-Foy : Éditions MultiMondes ; Montréal : Éditions du Remue-Ménage, 79 p.

Drouin, Mathieu. (2015). Patrilinéaire, mitochondriale et agnatique : trois façons de faire votre généalogie! Histoire Canada. Récupéré de https://www.histoirecanada.ca/consulter/genealogie/patrilineaire,-mitochondriale-et-agnatique-trois-facons-de-faire-votre-genealogie!

Jetté, René. (1991). Traité de Généalogie. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, 716 p.

Landry, Yves. (1992). Orphelines en France, pionnières au Canada. Les Filles du roi au XVIIe siècle suivi d’un répertoire biographique des Filles du roi. Montréal : Éditions Bibliothèque Québécoise, 280 p.

Pagé, Geneviève. (2017). La démocratie et les femmes au Québec et au Canada dans La politique québécoise et canadienne, Gagnon et Sanschagrin (dir.), 2e édition. Québec : Presses de l’Université du Québec, p.353 à 374.

Reny, Paule et des Rivières, Marie-José. (2005). Compte-rendu de Pierre-Yves Dionne De mère en fille. Comment faire ressortir la lignée maternelle de votre arbre généalogique. Montréal, Les Éditions Multimondes et les éditions du remue-ménage, 2004, 79 p. Recherches féministes, vol. 18, no. 1, p.153-154. https://doi.org/10.7202/012550ar