La trace des esclaves dans les registres de la Nouvelle-France

L’esclavage a permis à plusieurs sociétés de créer du revenu sur le dos des exploités. L’histoire de l’esclavage n’est pas un secret, en revanche, peu de Canadiens savent que leurs ancêtres ont profité de cette exploitation sous prétexte de la supériorité blanche.
En effet, aussi tôt qu’en 1629 jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1834, les colons français et britanniques situés sur le territoire du Québec ont asservi des Autochtones et des Noirs.

Le premier individu ayant été reconnu comme esclave sur le territoire Québécois d’aujourd’hui est Olivier Le Jeune, petit enfant malgache de 8 ans qui se fait prendre en esclavage par les frères Kirk et qui termine ses jours à environ 30 ans comme domestique de Guillaume Couillard.
Le terme domestique est utilisé ici car le mot esclave n’est pas encore reconnu et cette institution n’est pas normalisée au niveau juridique* en Nouvelle-France à l’époque. L’acte illustré à la figure 1 montre la seule trace provenant des actes religieux qui prouve la présence de ce malgache au Québec. Des études exhaustives des correspondances ont permis de découvrir son histoire et de connaitre sa provenance.

« Le 10 de may mourut a l’hopital Olivier Le Jeune domestique de Monseigneur Couillar après avoir reçu le sacrement de confession et communion par plusieurs fois il fut enterré au cemetiere de la paroisse le mesme jour. »


Figure 1. Olivier Le Jeune : premier esclave noir connu sur le territoire.
Source: Acte 68801, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Olivier le Jeune est la première preuve de la société esclavagiste qu’a été le Québec ancien. Marcel Trudel, pionnier dans l’étude des esclaves appartenant aux Canadiens français, recense 4 185 esclaves autochtones et noirs dans la vallée laurentienne du XVIIe au XIXe siècle (Trudel, 2004).
Ces esclaves provenaient majoritairement des alliances avec les Premières Nations, étant des prisonniers de guerre provenant de différents groupes autochtones ennemis des Nations alliées aux Français (Rushforth, 2012).

Cependant, ce chiffre représente seulement les esclaves trouvés dans les archives écrites. Nous croyons qu’il y a eu environ 10 000 esclaves autochtones en Nouvelle-France entre 1660 et 1760, mais nous ne connaissons le nom que de 1200 d’entre eux (Rushforth, 2016).

La trace des esclaves dans les archives est subtile et difficilement repérable. Peu de chercheurs se sont attaqués à la tâche colossale de les identifier. Tout d’abord, le terme esclave n’apparait qu’en 1709 dans les documents officiels, lorsque l’intendant Raudot normalise la présence des esclaves sur le territoire du Québec (Trudel, 1990 : xvi).

Cependant, les prêtres demeurent réticents à utiliser ce terme. Dans les archives paroissiales disponibles sur PRDH-IGD.com et GenealogieQuebec.com pour la période, le mot esclave n’est mentionné que 207 fois. C’est plutôt grâce au terme panis qu’on identifie généralement les esclaves autochtones. Parmi ceux-ci, on retrouve le jeune Paul, esclave de Paul Lecuyer résidant à Montréal.
Son acte de baptême illustré à la figure 2 stipule ceci :

« Ce jour d’huy dixseptième aoust mil sept cent quatre a esté baptisé paul sauvage de la nation des panis aagé environ de dix ans demeurant en la maison de paul lecuyer habitant de cette parroisse qui dit avoir achepte le dit sauvage pour la premierre fois desdits sauvages panis et aiant este pris esclaves par d’autres sauvages nommés les renards. Il la rachepte deulx et a le dit paul lecuyer este le parain dudit enfant baptisé et sa femme nommée francoise leconte en a este la maraine quy ont promis l’eléver et l’instruire en la foy catholique apostolicque et romaine aiant dessein de le re tenir a leur service tout autant de temps quil plaira a Dieu de disposer de luy a la mareinne signé et le parain a declaré ne seavoir escrire ny signer de ce enquis suivant l’ordonnance. »


Figure 2. Acte de batême de Paul, esclave de Paul Lecuyer.
Source: Acte 13744, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

Cet acte de baptême illustre que le jeune Paul n’est pas directement identifié comme étant l’esclave de Paul Lecuyer, mais seulement demeurant en [sa] maison et que l’homme et sa femme ont le dessein de le re tenir à leur service. Le prêtre mentionne aussi que son parrain et sa marraine, ses propriétaires, l’élèveront dans la religion catholique et ne remet pas en doute la légitimité de la présence de ce jeune autochtone dans la maisonnée, montrant ainsi la normalité de la pratique.

Cet acte est le seul concernant cet esclave. Nous ne trouvons pour l’instant pas d’acte de sépulture le concernant, malgré la promesse de son parrain et de sa marraine de l’élever dans la religion catholique; il semble qu’ils ne lui aient pas offert de sépulture en terre catholique. Est-ce que ses propriétaires l’ont vendu à autrui? Est-ce qu’il a réussi à fuir sa condition servile? Ces questions restent malheureusement sans réponse à partir des actes paroissiaux.


Portrait d’une femme haïtienne, celle-ci aurait été l’eslave de la femme du peintre québécois François Beaucourt. 1786, Wikimedia Commons

Afin d’identifier les esclaves dans les registres, il faut souvent faire preuve de déduction en se basant sur les termes et sous-entendus utilisés dans les actes. En effet, même s’il est indiqué dans le système du PRDH-IGD qu’un individu est esclave, le mot n’est généralement pas écrit de façon explicite.

Prenons le cas de Marguerite Françoise, une panisse baptisée à l’âge de 14 ans, dont le baptême est illustré à la figure 3. Le rédacteur indique dans l’acte qu’elle est sauvagesse de la nation des panis. Cette mention nous permet déjà d’inférer son statut d’esclave (Trudel, 1960). De plus, la dernière phrase de son baptême mentionne que l’acte est signé par Louise Bizard épouse de M. Dubuisson capitaine des troupes et maitre de ladite sauvagesse. La mention de maitre démontre que Charles Dubuisson possède Marguerite Françoise et que celle-ci n’a pas d’autre liberté que de servir Charles Dubuisson et sa famille.

« Le dixseptieme avril mil septcent dix huit a été baptisée par nous soussigné curé et official de quebec marguerite francoise sauvagesse de la nation des panis agée de quatorze à quinze ans son parain a été sieur charles dubuisson et la maraine dame marie magdelaine dubuisson qui on déclaré ne seavoir signer et en leur place a signé madame louise Bizard epouse de M. Dubuisson capitaine des troupes et maitre de ladite sauvagesse »


Figure 3. Acte de baptême de Louise Française, esclave de Charles Dubuisson.
Source: Acte 64150, LAFRANCE, GenealogieQuebec.com

C’est avec ces termes en connotation avec l’esclavage que Marcel Trudel a pu former le Dictionnaire des esclaves et leurs propriétaires en 1990, révisé en 2004, contentant 4 185 esclaves noirs et autochtones. Ces recherches ont été effectuées dans les actes paroissiaux, mais aussi les registres de malades de différents hôpitaux, les recensements, des actes notariés et autres. Des recherches plus approfondies dans les archives permettront sans doute d’en connaitre davantage et ainsi trouver les esclaves manquants à cette première recherche.

Dans les prochains articles de cette série, nous aborderons la place et les conditions de vie des esclaves ayant vécu au Québec sous le joug de l’esclavagisme des colons français et britanniques. Ces recherches sont basées sur les découvertes de Marcel Trudel dans les registres paroissiaux et approfondies par mes recherches personnelles ainsi que celles de mes collègues chercheurs travaillant sur le même sujet.

Cathie-Anne Dupuis
Étudiante à la maitrise en démographie, candidate au doctorat en histoire et collaboratrice au Programme de recherche en démographie historique (PRDH) de l’Université de Montréal.

*L’esclavage existe bel et bien à cet époque, la pratique de l’esclavage étant de nature coutumière. La norme qui garantit la propriétés de l’esclaves aux propriétaires est permise avec l’ordonnance de Raudot en 1709. (Gilles, 2008)
N.B Le mot « sauvage » est cité seulement pour la représentation historique; nous condamnons l’utilisation de ce mot dans un autre contexte. 

GILLES, D. 2008. La norme esclavagiste, entre pratique coutumière et norme étatique : les esclaves panis et leur statut juridique au Canada (XVIIe – XVIIIe s.) Ottawa Law Review, vol. 40, No.1, p. 73 – 114
RUSHFORTH, B. 2012. Bonds of Alliance, Indigenous and Atlantic Slaveries in New France, Caroline du Nord, University of North Carolina Press, Chapel Hill, 406 p.
RUSHFORTH, B. et KAHN, A. 2016. Native American Slaves in New France, Slate, History, Then, again. [en ligne] URL: http://www.slate.com/articles/news_and_politics/history/2016/01/an_interactive_record_of_native_american_slavery_in_new_france.html (page consultée le 27 octobre 2020)
TRUDEL, M. 1960. L’esclavage au Canada français, histoire et conditions de l’esclavage, Québec, Les Presses Universitaires Laval, 432 p.
TRUDEL, M. 1990. Dictionnaire des esclaves et de leurs propriétaires au Canada français, Québec, Éditions Hurtubise HMH ltée, 490 p.
TRUDEL, M. 2004. Deux siècles d’esclavage au Québec, Québec, Éditions Hurtubise HMH ltée, 405 p.